« Le danger serait de nous renfermer sur nous-mêmes »

A l'occasion des dix ans de la Revue du droit des religions, sa codirectrice, Françoise Curtit, revient sur l'évolution de son champ d'études ces dix dernières années et expose les défis des dix prochaines !
Françoise Curtit
Françoise Curtit /©Marion Riegert/Savoir(s)

Pour ce numéro anniversaire de la Revue du droit des religions, dont vous êtes également la coordinatrice, vous avez choisi de d’étudier la façon dont le droit des religions a évolué au cours des dernières décennies.

Françoise Curtit : Les dix ans de la revue ont été l’occasion de mener un exercice rare pour nous juristes : entamer une discussion sur notre champ d’études et sur son objet. Si l’on reprend l’historique de nos vingt numéros, nous nous apercevons que nous évoquons au fil du temps des thématiques de plus en plus diverses : l’hôpital, l’entreprise, l’école, les élections, les animaux, l’identité. Cela révèle l’extension de l’objet religieux dans le droit et le fait que les frontières de l’objet religieux lui-même deviennent de plus en plus larges et de plus en plus floues.

Auparavant, les enjeux étaient purement institutionnels (l’État, les Églises) mais aujourd’hui la religion est devenue un objet politique à part entière. Avec pour conséquence de voir apparaitre du religieux, ou désigné comme tel, dans des contextes de plus en plus variés.

 

Face à cette extension du religieux, vous appelez à un renouvellement, une actualisation des méthodes et des points de vue ?

F. C. : L’idée, c’est de s’interroger sur nos méthodes à nous, juristes. Nos analyses sont des commentaires de textes et de jurisprudence, mais au fond, on analyse assez peu la production du droit. Or il est le fruit de processus sociaux et d’un contexte politique, qui n’apparaissent pas dans le texte alors qu’ils le déterminent. Par exemple, les lois sur les signes religieux sont conçues avec en arrière fond la question du voile, mais dans le texte final le voile n’apparait jamais spécifiquement.

De même, comme cela est proposé dans ce nouveau numéro, on pourrait imaginer une approche du droit au prisme des études postcoloniales ou bien féministes. Enfin, pour mieux saisir la réception et l’application du droit par les acteurs sociaux, nous pourrions aller les rencontrer sur le terrain en s’inspirant des méthodes de la sociologie.

 

L’une des volontés fortes de la Revue du droit des religions est de s’ouvrir à l’international et de comparer le système français avec celui d’autres pays ?

F. C. : Depuis l’origine, nous travaillons avec des collègues européens. Cette ouverture internationale nous permet de mieux analyser et comprendre la spécificité française. Ailleurs, les débats sont bien moins émotionnels, la liberté de religion y est inscrite dans la Constitution et la coopération entre les représentants des cultes et les pouvoirs publics beaucoup plus fluide et encadrée.

Le paradoxe français, c’est que le concept de laïcité perd de plus en plus de sa substance. Depuis 20 ans, elle s’étend à d’autres champs que les acteurs publics qu’elle est censée réguler. Aujourd’hui, on parle de laïcité dans les entreprises ou dans les associations, ce qui d’un point de vue juridique n’a pas beaucoup de sens. De même, dans le pays de la séparation de l’Église et de l’État, nous avons des législateurs qui se font exégètes et qui décident si tel vêtement ou tel symbole est religieux ou non !

 

La Revue du droit des religions dont vous êtes la codirectrice depuis 2022 célèbre son dixième anniversaire. Quel bilan tirez-vous ?

F. C. : Depuis 10 ans, la Revue du droit des religions s’est installée dans le paysage français des revues. Le droit des religions est une activité historique à l’Université de Strasbourg mais ce n’est pas le cas ailleurs en France. La revue offre donc une visibilité à cette discipline qui dans d’autres pays, comme l’Italie, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou le Canada, est davantage installée dans l’enseignement et la recherche universitaires. Pour l’instant, nous restons la seule et unique en France à traiter ce sujet !

 

Et quels défis souhaitez-vous relever ?

F. C. : Comme évoqué, nous voulons faire évoluer nos méthodes et nos approches. Tout en restant une revue pleinement juridique, il nous faut favoriser le plus possible l’interdisciplinarité, en s’ouvrant à d’autres branches des études juridiques et à d’autres disciplines. Le danger serait de nous renfermer sur nous-mêmes.

Sur le fond, à l’image de ce que nous faisons dans ce numéro anniversaire, nous continuerons de déconstruire certaines notions. Les nouvelles que l’on voit apparaitre alors qu’elles n’ont pas de définition juridique comme le « vivre ensemble » ou « les exigences minimales de la vie en société ». Et les plus anciennes, comme celles de laïcité, de neutralité, de pluralisme ou de discrimination, qui jusqu’à présent semblaient figées et bien définies, mais qui sont désormais à géométrie variable d’un point de vue juridique.

Ce qui pourrait remettre en cause un certain nombre de libertés fondamentales : d’expression, de conscience ou d’association. Des libertés qui sont au carrefour du droit des religions !

Retrouvez tous les numéros de la Revue du droit des religions ici en version papier
ou en version électronique en libre accès intégral sur OpenEdition Journals ! 

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