Linda Nochlin, plus que féministe

Extraits inédits en français et documents d’archives à l’appui, Émilie Oléron Evans dresse le portrait intellectuel d’une historienne de l’art engagée qui a profondément transformé sa discipline : Linda Nochlin.
Émilie Oléron Evans (Queen Mary University)
Émilie Oléron Evans

Qui est Linda Nochlin (1931-2017) à qui vous consacrez une biographie intellectuelle dans notre collection « Historiographie de l’art » ?

Émilie Oléron Evans : Linda Nochlin est une historienne et critique d’art américaine, née en 1931 à Brooklyn, dans une famille descendant d’immigrés juifs de Russie. Elle a profondément marqué sa discipline, notamment pour y avoir introduit les études de genres et questionné la place des femmes dans l’art. Ce livre retrace l’élaboration de cette image pour la postérité, tout en la complétant. En effet, une importante contribution de Nochlin est aussi d’avoir défendu et développé une histoire de l’art à la fois sociale et critique. En cela elle a été profondément inspirée par ses professeurs à Vassar College, Columbia et la New York University, dont beaucoup étaient des intellectuels de langue allemande ayant immigré aux États-Unis. Mais elle le dit elle-même, si l’art, la littérature et la culture ont toujours occupé une place centrale dans son environnement familial, l’histoire de l’art n’était pas une vocation. Pire, pour elle c’était un sujet « pour débutante », que les jeunes filles de la bonne société étudient comme on adopte un passe-temps. Si elle a embrassé cette carrière, c’est par accident, parce qu’on lui a proposé à 23 ans, alors qu’elle était elle-même étudiante postgraduate, de remplacer au pied levé une collègue de l’université Vassar partie se marier. A l’origine, elle se voyait plutôt devenir une essayiste, poète et philosophe, et cela se ressent d’ailleurs dans son écriture et son approche du travail universitaire.

 

Elle est notamment l’autrice d’un essai retentissant paru en 1971 : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? »

Couverture de la réédition de
Couverture de la réédition de Why have ther been no great women artists ? de Linda Nochlin, 2021, Londres, Thames & Hudson

É. O. E. : Linda Nochlin prend fait et cause pour le féminisme après sa lecture de pamphlets et des tracts du mouvement de libération des femmes. Elle y voit la possibilité d’une réponse collective aux frustrations qu’elle éprouve dans une vie professionnelle parsemée d’obstacles, et face aux injustices sociales dont elle est témoin. Dès lors, elle s’est rendu compte qu’elle ne pourrait plus jamais pratiquer l’histoire de l’art de la même façon : plus question de se satisfaire de définitions des canons et de la création artistiques comme relevant de l’inné, une position intenable pour une discipline qui se veut ouverte, en évolution perpétuelle, reflétant la société et la culture de son temps. Son essai déclenche véritablement un « tournant féministe » dans le sens épistémologique du terme. C’est toute l’histoire de l’art telle qu’elle était pensée et pratiquée qui se voit transformée, car Linda Nochlin nous invite à nous demander pourquoi pendant si longtemps personne (et elle s’inclut dans le lot) n’a réagi face à ce qui est pourtant, comme elle l’écrit dans le sous-titre du texte, « une question bête ».

 

Pour autant, vous ne la réduisez pas à une figure uniquement féministe ?

É. O. E. : Ayant grandi dans un milieu intellectuel, Linda Nochlin était une femme consciente de ses privilèges mais sans aucun mépris de classe. Et pour elle, pas besoin d’appartenir à une minorité pour ressentir les injustices qu’elle subit. Elle était aussi consciente que les inégalités de genre recoupent celles de classe et de race, qu’elles se combinent entre elles. La question de la voix de l’Autre et sa prise en compte – a fortiori dans un milieu si privilégié qu’est celui de l’art et des beaux-arts – est centrale dans sa pensée critique et autocritique. Ce qui à mes yeux permet pleinement de la comprendre, c’est cet engagement, cette volonté d’être un moteur de justice sociale et de remettre en cause l’ordre établi, mais toujours comme membre d’un collectif où toutes et tous sont sur un pied d’égalité. C’est l’une des raisons pour lesquelles ses étudiantes et étudiants lui vouent une telle affection.

 

Un engagement que l’on retrouve dans toutes les dimensions de son travail ?

"Linda Nochlin at the Bar at the Folies Bergères", par Kathleen Gilje (2005)
« Linda Nochlin at the Bar at the Folies Bergères », par Kathleen Gilje (2005)

É. O. E. : En tant qu’historienne de l’art, Linda Nochlin était une spécialiste du Réalisme. Sa critique est savante et pointue, mais elle veillait à ce que ces écrits – dans lesquels elle mêle à la première personne analyse et ressenti – soient le plus compréhensibles possible. En tant que critique d’art contemporain, elle a tout au long de sa carrière valorisé des artistes issus des minorités. Elle a également conçu en 1976, avec Ann Sutherland Harris, la première exposition uniquement consacrée aux artistes femmes du XVe au XXe siècle. Un événement considérable qui a durablement marqué le monde de l’art ! Même si – et c’est l’un des paradoxes qui m’a le plus fascinée dans mes recherches pour cet ouvrage – en sélectionnant des œuvres et des artistes qui mériteraient de figurer dans l’exposition, elle créait ce même canon alternatif féminin contre lequel elle mettait en garde dans son essai de 1971. Elle a aussi toujours activement défendu la place du musée dans la cité, son rôle culturel et social, sa nécessaire ouverture à tous les publics. Et puis, elle est même devenue elle-même une œuvre d’art puisqu’elle a posé en tant que modèle, pour Alice Neel et Philip Pearlstein notamment.

 

Que nous apprend encore aujourd’hui la pensée de Linda Nochlin ?

É. O. E. : D’abord, son combat féministe n’est pas encore terminé. Sa pensée est en partie dépassée – ne serait-ce que parce que la question du genre par exemple, ne peut plus être posée sur un mode binaire – et mérite d’être critiquée. Mais Linda Nochlin serait la première à le demander et à le faire. Et c’est là la beauté et l’actualité de sa posture intellectuelle : puisque dans une perspective critique, on ne peut jamais se reposer sur une position et se réfugier derrière des formes imposées, il faut avoir l’exigence et l’humilité de se rendre soi-même vulnérable aux critiques et de faire un pas vers l’autre. Jamais elle ne prétend avoir le dernier mot, elle nous laisse la responsabilité de s’interroger sur nous-mêmes et nous encourage à développer notre propre façon de penser, à travers notre rapport aux œuvres d’art, notre rapport à l’Autre.

 

Venez poursuivre le dialogue et la réflexion lors d’une nouvelle conférence Savoirs en partage à la BNU avec Emilie Oléron Evans,  le 13 février, 18h30. Entrée libre à toutes et à tous sur inscription.  

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