« Il y a une universalité du sang »

Codirecteurs d'un ouvrage consacré au sang dans les arts visuels contemporains, Janig Bégoc et Christophe Damour mettent en lumière les pouvoirs artistiques et politiques de ce fluide équivoque.
Janig Bégoc et Christophe Damour /©TM
Janig Bégoc et Christophe Damour/©TM

Le sang est très présent dans notre culture visuelle. Pourtant vous écrivez que ce livre sur son usage et ses représentations dans le cinéma et les arts visuels contemporains vient combler un vide dans la recherche ?

Janig Bégoc : A notre grand étonnement ! Autant la littérature scientifique sur l’utilisation ou les représentations du sang durant l’Antiquité et le Moyen Age est abondante, autant celle sur la période contemporaine est succincte. Dans les arts visuels, il y avait une lacune dans la recherche sur les usages, les représentations, et les pouvoirs que les artistes attribuent au sang. C’est donc effectivement le point de départ de notre livre : quelle place et quelle fonction les cinéastes et artistes contemporains accordent-ils à ce fluide ? Dans quelles conditions le mettent-ils en scène ? Et quel sens lui donnent-ils ?

Christophe Damour : Nous avons d’abord cherché à combler ce manque historiographique – tant en études cinématographiques qu’en histoire de l’art – en organisant un colloque au sein de notre laboratoire « Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques » (ACCRA), tout en profitant du contexte particulièrement stimulant généré, au même moment, par l’exposition « Aux temps du sida » au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (MAMCS) à laquelle Janig avait collaboré. C’est ainsi qu’est née cette entreprise d’abord pédagogique et scientifique, puis éditoriale, sur le sang en tant que motif iconologique.

 

Même si l’ouvrage parait dans la collection « Formes cinématographiques », il ne se concentre pas uniquement sur le cinéma et donne la parole à des chercheurs issus d’autres disciplines ?

Lucas Cranach (Père et fils), La vrucifixion, 1555, panneau central du retable de l’église luthérienne St-Pierre et St-Paul, (Herderkirche), Weimar / © CC BY 4.0 International Jean-Christophe Benoist
Lucas Cranach (Père et fils), La Crucifixion, 1555/©CC BY 4.0 International, Jean-Christophe Benoist

C.D. : L’interdisciplinarité étant au cœur de notre démarche de chercheurs, nous avons voulu ouvrir la réflexion à d’autres disciplines comme l’anthropologie, l’histoire de la médecine, la musicologie ou la théologie qui adoptent un point de vue différent du nôtre, spécialistes des arts visuels, mais complémentaire. Dans la même logique de dialogue, nous avons aussi voulu mêler les générations et les parcours académiques. Ainsi parmi les contributeurs, il y a des chercheurs chevronnés mais aussi de jeunes docteurs et doctorants.

J. B. : Le motif du sang peut être observé dans différentes formes artistiques, au cinéma bien sûr, mais aussi dans l’art contemporain, à l’opéra, dans les clips de rap ou dans des films de prévention médicale. Pour le livre, il nous semblait intéressant de confronter toutes ces images et mises en scène et de les faire dialoguer entre elles, et avec celles du passé. Il y a quelque chose de bouleversant à voir un même motif iconologique, notamment dans sa dimension christique, traverser des siècles de création, un peu comme celui de la pietà par exemple.

 

Ce qu’il y a de commun à toutes ces formes d’art et à toutes les époques, c’est l’ambivalence du sang ?

J. B. : L’ambivalence du sang est prépondérante et extrêmement puissante. Il peut signifier à la fois la vie et la mort, la pureté et l’impureté, le sacré et le profane… Ce qu’il y a de frappant, c’est la survivance de cette ambivalence à travers les époques, depuis la Bible jusqu’aux performances contemporaines ! Notre vision du sang est le fruit d’un long processus, profondément ancré dans notre inconscient collectif, et qui aujourd’hui encore affecte très concrètement nos comportements ou nos réactions.

Francis Ford Coppola, Le Parrain - Partie 2, 1974, photogramme/©Paramount
Francis Ford Coppola, Le Parrain – Partie 2, 1974, photogramme/©Paramount

C. D. : L’ambivalence nait du fluide lui-même : est-ce du vrai sang ou bien un succédané ? Comme le disait Jean-Luc Godard : « Pas du sang, du rouge ! ». Plus généralement, elle se retrouve également dans la fascination qu’il exerce sur le spectateur et dans sa mise en scène. Il peut aussi bien jaillir tel un geyser, couler à flots ou au contraire être représenté sous la forme d’un mince filet s’écoulant discrètement ou de quelques gouttes. De même, se dégagent au fil du temps des motifs récurrents, comme celui de la « mort au bain » par exemple.

 

Le sous-titre du livre évoque les « puissances » du sang. Qu’entendez-vous par là ?

Pauline Curnier Jardin, Qu'un sang impur, 2019, photogramme/©Pauline Curnier Jardin
Pauline Curnier Jardin, Qu’un sang impur, 2019, photogramme/©Pauline Curnier Jardin

J. B. : Au-delà de l’utilisation du sang, ce qui nous a intéressés, c’est la raison pour laquelle le sang est utilisé. Et cette raison tient dans les pouvoirs, biologiques ou symboliques, qui lui sont attribués. Son emploi vise à générer des effets attendus ou inattendus, conscients ou inconscients, mais jamais anodins. Par exemple, comme cela est analysé dans le livre, si l’artiste Gina Pane (1939-1990) s’incise la peau jusqu’au sang avec des lames de rasoir, c’est pour éveiller les consciences de ses contemporains sur la condition des femmes ou le rapport à la souffrance d’autrui.

C. D. : Le sang a une dimension historique et politique incontestable, a fortiori depuis le début de l’épidémie du Sida. Par exemple, toute la scène finale de Parasite (2019) de Bong Joon-ho peut-être lue, à travers le sang et les plaies, comme une leçon d’histoire de la Corée du Sud et une dénonciation de l’américanisation des esprits. Si le sang permet de raconter une histoire spécifique, il est aussi transculturel. Pour preuve, on le retrouve dans le cinéma français, hollywoodien, hongrois, indien, coréen… il y a une universalité du sang !

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