« Un aperçu brut de la réalité de la Shoah et de la vie sous les nazis »

Codirectrice de la collection "Histoire | Mémoire | Témoignage", l'historienne de la Shoah Audrey Kichelewski revient sur le destin hors du commun de l'écrivaine juive Rachel Auerbach.
Audrey Kichelewski
Audrey Kichelewski (© : Marion Riegert)

Qui est Rachel Auerbach dont vous publiez le Journal du ghetto et d’autres écrits dans la collection « Histoire | Mémoire | Témoignage » que vous codirigez aux Presses universitaires de Strasbourg (PUS) ?

Audrey Kichelewski : Rachel Auerbach (1899-1976) est une journaliste et écrivaine juive polonaise de 40 ans quand la guerre éclate en 1939. Et alors que nombre de ses confrères et consœurs quittent le pays après l’invasion nazie, elle fait le choix d’y rester. Dès 1940, tout en tenant une cantine populaire pour les plus démunis, elle intègre le groupe résistant d’Emmanuel Ringenblum pour documenter la vie quotidienne du ghetto de Varsovie et les persécutions que subissent les dizaines de milliers de Juifs qui y sont entassés de force. Ce sont ces textes écrits durant cette période à Varsovie – que Karolina Szymaniak (Sorbonne Université) a réunis et analysés – que nous publions aujourd’hui, la plupart pour la première fois en français.

Que contiennent ces écrits et que nous apprennent-ils ?

A. K. : Ses textes nous offrent un aperçu brut de la réalité de la Shoah et de la vie sous les nazis. Son journal a été écrit dans la clandestinité mais avec la volonté claire de témoigner pour la postérité. Il s’apparente donc à un reportage qui fait comprendre et ressentir ce qu’est la vie quotidienne dans le ghetto, la façon dont la résistance s’organise, l’attitude de la population et l’ambiance qui règne à Varsovie durant l’occupation nazie. Après les rafles de 1942-1943, Rachel Auerbach parvient à s’extraire du ghetto pour vivre sous une fausse identité du côté « aryen ». Elle y poursuit au péril de sa vie ses activités de documentation des crimes nazis, notamment en recueillant les témoignages d’évadés du camp de Treblinka où des centaines de milliers de Juifs ont été exterminés dès 1942. Une mission qu’elle accomplira jusqu’à la fin de sa vie au sein du centre Yad Vashem à Jérusalem où elle s’installe après la guerre.

Rachel Auerbach lors du procès d'Adolf Eichmann en 1961.
Rachel Auerbach lors du procès d’Adolf Eichmann en 1961.

Après le premier opus Des noms derrière des numéros, l’enquête du journaliste Hans-Joachim Lang pour identifier des victimes du camp du Struthof, votre collection accueille un nouvel ouvrage sur la mémoire de la Shoah ?

A. K. : Ce n’est pas l’objet exclusif de la collection, mais c’est un sujet qui est au cœur des recherches de la codirectrice Judith Lyon-Caen (EHESS) et de moi-même, ceci explique donc un peu cela. Toutefois, il y a de moins en moins de survivants et il reste essentiel de continuer à faire vivre cette mémoire singulière. Aujourd’hui, les étudiants peuvent parfois ressentir a priori une certaine lassitude et avoir l’impression de connaitre parfaitement le sujet, que tout a déjà été dit, qu’il n’y a plus rien à apprendre. Mais dès qu’on l’aborde au prisme de trajectoires individuelles comme celle de Rachel Auerbach, leurs yeux s’éclairent et leur réflexion s’affine. Analogie n’est pas anachronisme, faire entrer en résonance passé et présent permet de bien marquer les nuances et les différences entre les époques et donc de mieux cerner la réalité. De manière générale, cela pose la question de la façon dont notre société construit et transmet l’histoire de la Shoah en particulier, mais surtout l’histoire tout court.

Prolongez la réflexion et la discussion avec Audrey Kichelewski et Karolina Szymaniak lors de la conférence Savoirs en partage, le vendredi 13 juin, 18h30 à la BNU. Entrée libre à toutes et tous sur inscription !

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