Penser et soigner la souffrance familiale

Après les violences conjugales, la protection de l’enfance, l’exil, le nouvel opus de la collection « Famille, psyché, société » s’intéresse à la famille. Une question plus nouvelle qu’elle n’en a l’air, soulignent ses codirectrices Cécile Bréhat et Marie-Frédérique Bacqué.
Cécile Bréhat, psychologue clinicienne et enseignante-chercheuse rattachée au Laboratoire Sulisom.

Pourquoi s’intéresser à une question comme celle de la famille ?

Cécile Bréhat : Comment, face aux grandes mutations contemporaines, nous psychologues cliniciens, engagés dans la pratique et dans la recherche, pouvons-nous penser et accompagner les familles en souffrance dans leurs liens ou leur mode de communication ? C’est la question fondatrice de cet ouvrage.

Pour y répondre, nous et l’ensemble des contributeurs sommes partis du terrain, en étudiant des cas concrets, révélant à la fois la redéfinition à l’œuvre du concept de famille dans notre société et le renouvellement de nos pratiques en tant que psychologues se référant à la théorie psychanalytique.

 

Marie-Frédérique Bacqué : La sociologie de la famille a grandement évolué, elle n’est plus définie par des liens juridiques ou religieux, elle peut être désormais monoparentale, homoparentale, recomposée… Une autre transformation majeure observée dans nos cabinets est liée à l’exil et aux migrations, qui peuvent fragmenter ou dissoudre les liens familiaux. Ces mutations globales ont des effets directs au niveau des individus, et soulèvent de nouvelles problématiques, tant pour les praticiens que les patients.

La thérapie familiale et groupale peut être une façon d’y répondre. Elle est encore relativement peu connue en France, c’est pourquoi parallèlement, à ces études de cas, nous proposons aussi quelques repères théoriques.

 

Le titre de l’ouvrage évoque des approches thérapeutiques innovantes. En quoi le sont-elles ?

C. B. : L’innovation nait de ces mutations contemporaines. Par exemple, jusqu’à peu, la question de la paternité dans la périnatalité ne se posait pas vraiment. De même pour les enfants que l’on présente comme souffrant d’un trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ou d’un trouble du spectre de l’autisme (TSA). Ou encore pour la coparentalité !

Ces nouvelles problématiques, et les souffrances psychiques qui en découlent, nous imposent, pour mieux les comprendre et les accompagner, d’imaginer de nouveaux dispositifs en effectuant un travail « de groupe » et « en groupe », inter ou intra familial.

 

M.-F. B. : La question que nous posons est : qui est le patient ? L’enfant, l’un ou les parents, la famille qu’ils forment ? Penser et soigner la souffrance familiale reste relativement récent dans l’histoire du soin psychique. Tout comme l’idée qu’un traumatisme psychique puisse perdurer, se transmettre et se réactualiser de génération en génération.

J’ajouterais que cette souffrance peut s’exprimer et se soigner tout au long de la vie, c’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi de proposer des études de cas allant de la naissance (perte d’un enfant, devenir père) à la sénescence (grave maladie, aidants), en passant évidemment par l’adolescence, ses comportements à risques et ses relations conflictuelles.

 

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue et psychanalyste, professeur de psychopathologie à l’Université de Strasbourg.

Face à ces nouvelles problématiques, et notamment celles des troubles du développement, la psychanalyse est souvent montrée du doigt, un amendement récent voulait mettre fin à la prise en charge des actes s’en réclamant. Or tous les contributeurs du livre se réfèrent pleinement à la théorie psychanalytique ?

C. B. : La psychanalyse permet de prendre en compte le ou les patients dans leur entièreté, dans leur continuité d’existence. Pas juste un symptôme qu’il faudrait corriger ou amoindrir, sans réfléchir aux causes profondes ou inconscientes de son expression.

Pour le praticien comme pour le patient, la psychanalyse s’appuie sur des principes éthiques et humanistes. Elle croit en la réflexion, en l’écoute, au dialogue, pour élaborer et verbaliser une pensée en mouvement. Ce qui bien sûr demande du temps car la temporalité psychique n’équivaut pas à la temporalité chronologique. Autant de signifiants qui ne sont pas nécessairement valorisés dans notre société actuelle.

 

M.-F. B. : En favorisant la liberté de dire et de penser, il n’est effectivement pas surprenant de voir la psychanalyse attaquée. Cela a déjà été le cas par le passé d’ailleurs, tout est cyclique. Il y a aujourd’hui une injonction à la rentabilité et à l’immédiateté, à laquelle les thérapies comportementales et cognitives (TCC) disent pouvoir répondre. C’est aussi pour ça qu’elles ont le vent en poupe.

Cette compétition est non seulement éthiquement discutable mais en plus tout à fait exagérée. Il y a une hostilité à l’égard de la psychanalyse qui est de mauvaise foi, même dans l’espace scientifique. En effet, les études montrent bien que les résultats obtenus par l’approche psychodynamique sont tout aussi bons que ceux des TCC. Ils sont mêmes plus durables !

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