
Vous éditez dans la collection « Hamartia » des Presses universitaires de Strasbourg (PUS) une pièce inédite de Lina Prosa. Qui est-elle, quelle place occupe-t-elle dans le théâtre contemporain ?
Francesco D’Antonio : Lina Prosa est une dramaturge et metteuse en scène sicilienne. Elle est connue de par le monde, son œuvre a été traduite et mise en scène en Europe et dans les Amériques. Mais au-delà de cette résonance internationale, Lina Prosa est aussi une femme de terrain, très ancrée dans un territoire. En l’occurrence celui de sa ville Palerme où elle dirige avec Anna Barbera, le Centre Amazzone et mène de nombreux ateliers avec des femmes atteintes de cancer ou dans les quartiers défavorisés.
Son spectacle le plus emblématique est la Trilogie du naufrage qui a été joué à la Comédie-Française en 2014. Elle est l’autrice d’un théâtre social et politique, extrêmement engagé et s’emparant de nos problématiques contemporaines : les droits humains, les migrants, l’environnement, le consumérisme, la liberté d’expression… Mais cela reste un théâtre qui garde une grande exigence artistique et poétique.
La Leçon d’italien est un texte 100% inédit, tant en italien qu’en français. Comment s’inscrit-il dans l’œuvre de Lina Prosa ?
F. D’A. : Elle a écrit ce texte en 2014, à la suite d’une rencontre avec une femme catalane qui lui a raconté comment face à l’interdiction de parler sa langue natale, le catalan, elle s’était réfugiée dans l’italien durant son enfance sous la dictature de Franco. À la recherche de nouveaux textes théâtraux pour mon activité de traducteur, j’ai demandé conseil à Lina Prosa qui m’a proposé La Leçon d’italien. Convaincu par sa qualité et son acuité, j’en ai entamé la traduction puis l’édition dans la collection « Hamartia » codirigée par ma consœur Anna Frabetti.
Comme toujours avec Lina Prosa, c’est une pièce engagée, qui aborde la question de la liberté d’expression et de pensée de plus en plus contestées. Celle de l’autoritarisme politique qui se mue en pouvoir économique pour mieux subsister. Celle de la nécessité de l’altérité et de l’ouverture à d’autres langues et cultures que les nôtres. Même si elle est très marquée par l’histoire du franquisme et par la culture italienne, La Leçon d’italien est en réalité une pièce actuelle et universelle.

F. D’A. : La langue de Lina Prosa est en apparence facile à traduire car elle se prête bien à une lecture fluide. Mais elle en réalité bien complexe, car rythmique, métaphorique et poétique. Il n’a pas toujours été facile de la transposer en français sans la dénaturer. Par exemple, dans le cas du monologue central où le personnage évoque son enfance. Nombreux sont en italien les termes et expressions typiques de l’enfance pour lesquels il a fallu trouver des équivalents en français. De même, il était important de préserver l’effet litanie de certains termes tels que « Madre Amorosa » (Mère pleine d’amour) et « Madre Pietrosa » (Mère pétrifiée d’amour).
Difficultés supplémentaires, c’est en effet une pièce qui est caractérisée par son plurilinguisme, puisqu’on y trouve des passages en catalan et en castillan, et qui cite directement ou non Homère et les poètes italiens du XIXe siècle, pour lesquels je me suis appuyé sur des traductions officielles.
Le texte de La Leçon d’italien, publié dans sa version originale et française, est accompagné d’une présentation et d’un entretien avec l’autrice dans lequel est évoqué le théâtre contemporain. Cet art compte-t-il encore aujourd’hui ?
F. D’A. : De manière générale, le théâtre est une forme d’art qui est caractérisé par sa dimension collective, alliant écrivains, comédiens, techniciens, public. Depuis le Ve siècle avant Jésus-Christ, il est un moyen d’information, de réflexion et de sociabilisation. A une époque où la société tend à isoler les individus les uns des autres, le théâtre permet de se retrouver et en cela il est plus que jamais nécessaire.
Après si l’on doit comparer la situation en France et en Italie, elle est assez différente. En France, même s’il souffre, le réseau de scènes et théâtres nationaux, conjugué à un théâtre privé de qualité, permet encore de créer, d’expérimenter et de mettre en scène des pièces nouvelles. En Italie, faute de politique culturelle publique, ce n’est pas toujours le cas et souvent les théâtres se concentrent sur les pièces du répertoire classique. Ce qui par définition freine le plein essor d’une nouvelle génération de dramaturges. Même si à l’image de Lina Prosa, ses représentants comme Stefano Massini, Davide Enia ou Emma Dante brillent par leur talent et leur engagement.
Venez poursuivre le dialogue et la réflexion lors d’une nouvelle conférence Savoirs en partage à la BNU avec Francesco D’Antonio et Lina Prosa, le 16 février, 18h30. Entrée libre à toutes et à tous sur inscription.