
Qui est Neda Nejdana, la dramaturge ukrainienne dont vous avez traduit et édité la pièce inédite La Riposte dans la collection consacrée aux théâtres du monde « Hamartia » ?
Kateryna Tarasiuk : Neda Nejdana est originaire du Donbas. Elle vit et travaille encore aujourd’hui à Kyiv, sous les bombardements. Une expérience qu’elle raconte dans l’entretien qu’elle nous a accordé en introduction de la pièce. Nous avons eu la chance d’accueillir à l’Université de Strasbourg, en 2022, cette figure éminente et engagée du théâtre ukrainien contemporain. En traduisant et publiant cette pièce inédite en français, nous voulions poursuivre cette relation et contribuer à la mise en lumière de la création artistique ukrainienne, qui malgré ou à cause de la guerre, fait preuve d’une grande vitalité.
La Riposte est le monologue d’une femme « entre vingt et quarante ans » confrontée à un dilemme digne d’une tragédie antique.
Victoire Feuillebois : Une Ukrainienne veuve de guerre est sollicitée par son amie d’enfance russe pour être témoin de son mariage avec un soldat qui pourrait bien être l’assassin de son compagnon. Que faire : se réconcilier ou se venger ? Neda Nejdana a écrit ce texte en 2017, après l’invasion du Donbas de 2014, à la suite de la mort de son ami Wassyl Slipak, chanteur d’opéra abattu par un sniper russe sur le front. Ce monologue, plein d’ambiguïté et d’ambivalence, est donc une réponse à la guerre hybride que subissent les Ukrainiens, et singulièrement les artistes. Mais, grâce aux dilemmes éthiques qu’il soulève, il possède une dimension universelle, transposable à tout contexte de guerre et de deuil.
Le texte est publié à la fois dans sa version originale et dans sa version française. Comment s’est déroulé le processus de traduction ?
V. F. : Comme c’est du théâtre, il ne s’agit pas seulement de traduire mais de respecter une langue, un rythme, une oralité. Se pose également la question de la représentation sur scène, le texte ayant vocation à y être monté : ça a été le cas au Festival d’Avignon cette année, dans le cadre du programme « Art(s) en résistance». En 2023, nous avions donné une première version à une comédienne et metteuse en scène, Laure Werckmann, en vue d’une lecture au TNS. Elle nous a beaucoup aidées à accentuer le souffle dramatique de la traduction. C’est un processus qui dure des mois.
K. T. : Je confirme, on ne traduit pas un texte de théâtre comme un article scientifique. Le titre de la pièce lui-même a été un enjeu, car dans sa version originale « OTVETKA@UA », il possède plusieurs sens liés à l’idée de violence tant en ukrainien qu’en russe ! Nous avons opté pour « La Riposte» qui reflète l’état mental de la protagoniste et exprime la possibilité d’une vengeance. Tout en soulignant le suspense qui caractérise ce texte. La riposte contre qui, contre quoi ? Aura-t-elle lieu ? Et sous quelle forme ?
En tant que spécialistes des études slaves, vous soulignez, dans l’appareil critique qui accompagne la pièce, à la fois la nécessité et la difficulté de donner une caisse de résonance aux artistes ukrainiens.
V. F. : Il est nécessaire de soutenir la culture ukrainienne, mais il est aussi indispensable de ne pas se couper ou de ne pas invisibiliser la culture russe. Ce qui est intéressant, c’est que ce texte, écrit par une Ukrainienne ayant grandi dans la région la plus russophone de son pays, nous en dit beaucoup à la fois sur l’Ukraine et sur la Russie contemporaines, sur ce qui les lie et les sépare. Neda Nejdana porte un regard particulièrement bien informé, qui nous rappelle les différences et les relations entre ces deux peuples, ces deux cultures. Elle nous révèle des choses dont nous n’avons pas forcément conscience vu d’ici.
K. T. : La visibilité de l’Ukraine dans les études slaves est un enjeu fondamental. En Ukraine, le théâtre, la littérature et la poésie sont des vecteurs de résistance culturelle, un refuge même. La création théâtrale, et plus globalement artistique, en Ukraine brille par son intensité. Il est à mes yeux essentiel d’accompagner ce mouvement en diffusant le plus largement possible la culture ukrainienne et notamment celle portée par les nouvelles générations d’artistes. Même s’il y a du progrès, il reste tant à faire.
Prolongez la réflexion et la discussion avec Victoire Feuillebois et Kateryna Tarasiuk lors de la prochaine conférence « Savoirs en partage », le lundi 5 octobre, 18h30, à la BNU. Entrée libre sur inscription.
