« Cette thèse a conforté Schweitzer dans sa conviction du caractère universel de la morale chez l’homme »

Traducteur et éditeur de la thèse d'Albert Schweitzer sur la philosophie de la religion d'Emmanuel Kant, Frédéric Ruscher explique en quoi la pensée du prix Nobel de la paix reste pertinente aujourd'hui.
Albert Schweitzer /Wellcome Images via Wikimedia Commons

Albert Schweitzer (1875-1965) est connu comme médecin, humanitaire, prix Nobel de la Paix en 1954. En traduisant pour la première fois en français sa première thèse (avant celles de théologie et de médecine), vous rappelez qu’il est aussi un philosophe à part entière ?

Frédéric Ruscher : Albert Schweitzer a rédigé cette thèse de philosophie en 1898-1899 alors qu’il était à Paris pour suivre des cours de piano et d’orgue. Sur le conseil de son professeur de l’Université de Strasbourg, Théobald Ziegler, lui-même un kantien, il choisit d’étudier la place de la religion dans la philosophie d’Emmanuel Kant (1724-1804). Une philosophie qui est fondée sur la raison. Sa démarche n’est pas de réaliser une simple synthèse de la pensée kantienne, mais en poursuivant une pensée vivante, de rechercher les fondements de la religion et d’identifier ce que la raison peut lui apporter et réciproquement.

 

Albert Schweitzer était pourtant lui-même un prédicateur protestant convaincu, qui, à son retour de Paris, a exercé en tant que vicaire de la paroisse Saint-Nicolas à Strasbourg ?

F.R. : Il appartient à l’Église et le revendique. Mais son protestantisme libéral se caractérise par une étude scientifique des textes bibliques. Comme Kant, il nourrit une confiance radicale en la raison et en ses capacités. Ce qui lui fait dire que religion n’a rien à craindre des études historiques, anthropologiques ou philosophiques.
Pour Schweitzer, concevoir essentiellement la religion comme le fruit d’une révélation surnaturelle reviendrait à faire de celle-ci une contrainte venant de l’extérieur. Au contraire, pour lui, la religion doit permettre de créer une communauté d’esprits libres, autonomes et responsables.

Statue d’Emmanuel Kant sur la corniche du Palais universitaire de Strasbourg / Ji-Elle via Wikimedia Commons

 

Cette thèse sur Kant permet à Schweitzer d’établir les prémisses de sa propre philosophie et de son concept du « respect de la vie » ?

F.R. : Cette thèse sur Kant l’a conforté dans ses convictions, notamment sur la possibilité de penser avec raison la religion, et sur le caractère universel de la morale chez l’homme. Mais le concept du « respect de la vie », que l’on peut résumer par la citation « je suis vie qui veut vivre, entouré de vie qui veut vivre », dépasse le genre humain et prend en compte tout ce qui est vivant, la biodiversité en somme. Le « respect de la vie » est le fruit d’un long cheminement intellectuel dont cette thèse constitue en effet un premier jalon.

 

En quoi la pensée de Schweitzer est-elle encore actuelle ?

F.R. : En ces temps de lutte contre le réchauffement climatique, dans laquelle se joue in fine le sort de l’humanité, on voit bien ce que le « respect de la vie » a d’actuel et ce qu’il peut apporter.
Mais la pensée de Schweitzer peut aussi nous être utile pour penser la morale et la liberté aujourd’hui. Actuellement, on assiste à une montée du relativisme moral, à une individualisation des valeurs ; différentes visions du bien coexistent, elles ne sont pas toujours en accord entre elles ce qui peut générer des conflits. En ce sens, il peut être intéressant d’étudier comment Schweitzer envisage la possibilité d’une universalité de la morale, comme il existe une universalité de la science.
A partir de là, la liberté n’est plus comprise comme le fait de pouvoir choisir arbitrairement et individuellement, mais comme la conscience d’un devoir-être, celui de l’homme face à ses responsabilités dans un monde où il est un être vivant engagé.

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