
Vous publiez le journal de Renée de Riocour dans la collection « Écrits de femmes ». Comment avez-vous mis au jour ce document ?
Timothée Muller : J’ai découvert ce texte dans le cadre de ma thèse sur la guerre franco-prussienne dans les écrits du for privé. Son directeur, Nicolas Bourguinat, est aussi celui de la collection « Ecrits de femmes », et logiquement s’est imposée l’idée de publier ce journal de Renée de Riocour (Marie Philippine Sophie Isabelle Renée du Boys de Riocour, de son nom complet !).
Car il constitue un document plutôt rare et riche d’enseignements. D’une part sur la guerre de 1870, telle qu’elle a été vécue par la population civile dans la campagne lorraine, en l’occurrence entre Aulnois-sur-Seille et Pont-à-Mousson. D’autre part, sur l’état d’esprit d’une jeune femme de 18 ans, fille unique d’une famille noble, catholique fervente, qui exprime ses émotions et se pose des questions quant à son avenir. C’est à la fois un journal intime et un journal de guerre, particulièrement bien écrit qui plus est.
Quels événements raconte-t-il ?
T. M. : Cette partie du journal, qui s’étale du 23 juillet 1870 au 31 décembre 1871, raconte trois phases de la guerre. D’abord, le choc de son déclenchement, les premières défaites, l’avancée rapide de l’ennemi. Puis l’exil à Pont-à-Mousson où Renée de Riocour part se réfugier – en vain, elle n’y arrive que trois jours avant les soldats prussiens – et dont elle repart à la première occasion. Enfin, la phase la plus longue, celle de l’occupation avec son lot de réquisitions, de violences et de tensions.
C’est à ce moment que de simple observatrice, elle devient actrice ?
T. M. : Renée de Riocour prend une part active à la guerre car elle veut aider et apporter du réconfort aux prisonniers et aux blessés qui arrivent des batailles dans les environs de Metz. C’est l’un des rôles que les femmes sont autorisées à occuper : distribution de nourriture, transmission de lettres à leurs familles… Être au contact des combattants qui reviennent du front, c’est aussi avoir accès à des informations sur la conduite de la guerre. Ce qui n’est pas aisé, compte tenu de la propagande de l’occupant et de l’isolement dont souffrent les habitants de l’arrière.
La circulation de l’information et sa véracité sont d’ailleurs des enjeux majeurs dans ses écrits ?
T. M. : Au début de la guerre, les nouvelles arrivent librement. Mais dès que l’occupation commence, les journaux français sont souvent interdits dans les territoires occupés et les Prussiens prennent le contrôle de l’information. Cette absence d’informations fiables et la défiance d’une partie de la population vis-à-vis de l’occupant a pour effet de semer le doute et de faciliter la propagation des rumeurs. L’épisode purement fictif des carrières de Jaumont, qui fait état d’une déroute des armées allemandes avec des pertes extrêmement lourdes, en est un bon exemple. Mais, dans de nombreux cas, les soldats qui battent la campagne (jusqu’au commandement) n’ont pas toujours d’informations très claires sur la conduite des opérations.

Au-delà de l’épisode de la guerre de 1870, Renée de Riocour, devenue Renée de la Chaise après son mariage en 1878, continue d’écrire son journal ?
T. M. : Oui, jusqu’au décès accidentel de son époux en 1889. Ce qui est plutôt rare. A l’époque, tenir un journal fait partie du processus éducatif classique des jeunes aristocrates. Pour s’entraîner à l’écriture et perfectionner son style. Et pour apprendre à maitriser ses émotions et sa subjectivité afin de ne pas sortir du cadre moral autorisé. Mais généralement, cela s’arrête avec le mariage.
Chez Renée de Riocour, c’est un peu plus complexe. Elle écrit jusqu’au décès accidentel de son mari, François-Norbert de la Chaise. Son journal a différents destinataires : sa mère, d’abord, à qui il lui permet de se confier. Son époux ensuite. Ses enfants, enfin, à qui elle veut transmettre l’histoire familiale. C’est pour cela qu’elle met au net ses carnets et qu’elle y ajoute des notes quelques années plus tard. Pour autant, elle n’a jamais envisagé que son journal puisse être publié.