Revue des sciences sociales n° 42/2009

Étrange étranger
Date de parution : déc. 2009
Revue - Revue des sciences sociales

L'étranger n'est pas extérieur au groupe social: il y remplit une fonction, que des sociologues comme Georg Simmel ont très tôt soulignée. Sa caractéristique est de ne pas faire partie du groupe depuis le début. Son lien à l'entourage est fait de proximité et de distance. Comme il n'a pas de racines dans le groupe, il doit vivre des relations d'échange qu'il permet avec l'extérieur, et apparaît ainsi dans l'histoire économique d'abord sous les traits du commerçant. Il se distingue aussi par une certaine objectivité du regard qu'il pose sur la société où il vit, assez distant pour être critique, mais assez proche pour être concerné: c'est pourquoi il a occupé dans certaines sociétés des positions de médiateur. Enfin, la relation que nous entretenons à l'étranger est plus abstraite: parce que l'étranger est différent de nous, il nous paraît peu différent d'un autre étranger, et sa figure prête aux généralisations. Il est un bouc émissaire facile à pointer.
Qu'en est-il de cette fonction de l'étranger aujourd'hui, dans un univers où les frontières deviennent floues, dans une Europe qui semble créer des degrés dans l'étrangéité (le Chinois, le Turc et l'Allemand sont-ils semblablement étrangers?)? La mondialisation pose le problème d'un univers humain qui n'a plus d'extérieur. Les nouvelles techniques de communication bousculent les catégories du proche et du lointain: l'interlocuteur avec qui je dialogue chaque jour et qui habite à des milliers de kilomètres de là ne m'est-il pas plus proche que mon voisin de palier à qui je ne fais que dire bonjour quand je le croise par hasard?
La figure de l'étranger ne finit-elle pas par se dissoudre dans le paradoxe que tout le monde devient un étranger pour tout le monde et pour soi-même?